QUAND LA RUE REFRAPPE À LA PORTE

QUAND LA RUE REFRAPPE À LA PORTE

TEXTE @MANONRNLT

Si le polysémique mythe de la rue est un lieu commun dans la création vestimentaire moderne, racontant des partages et hiérarchies culturelles, il fut au coeur de la fashion Week phygital que s’est tenue du 28 septembre au 2 octobre dernier. Dans un Paris comptant plus de 84 présentations entre virtuelles et physiques, le motif de la rue obstrué par le contexte inédit de crise sanitaire symbolise t-il l’inauguration d’un nouveau chapitre dans la mode ? 

 

Les klaxons de voiture ou le bruit sourd du chahut urbain : des fonds sonores communs pour tout parisiens, élevés au rang de bande-son au défilé Paco Rabanne par Julien Dossena. Présenté dans la galerie Commines pleinement ouverte sur la rue du même nom, le show se déroulait dans la continuité de l’espace urbain, symbolisant l’idée de la rue comme source d’inspiration dans la mode. 

 

«La rue m’a manqué. Je passe beaucoup de temps dehors avec mes amis, je marche, je me nourris des filles que je croise, je regarde la façon dont elles s’arrangent dans leur quotidien. Ce Paris entre République, le Marais et Belleville, mon quartier depuis des années, reste ma source d’inspiration.» expliquait Julien Dossena au Figaro Madame. 

 

Tout comme l’apprenti anthropologue Dossena, Natasha Ramsay Levy offrait une place d’honneur à la rue pour la bourgeoise Chloé. Panneaux de circulations, et camions obstruaient la vue dans des vidéos diffusées en amont du défilé, où les mannequins vêtues de larges chemisiers et pantalons à pinces discutent à l’écart des citadins anonymes, se dérobant à l’artificiel marche en ligne caractéristique des usuels catwalk. Chez Koché le défilé physique obligeait les convives à s’aventurer au parc des Buttes Chaumont tandis que la présentation digitale de Balenciaga, filmée entre la rue de Rivoli et les bords de Seine évoquait la vie parisienne nocturne devenue impossible alors que la capitale entrait en zone de vigilance écarlate. 

 

Réelles ou virtuelles, les évocations de la rue traduisent la nostalgie d’un lieu de rencontre, d’un mode de sociabilité, et de mise en scène de soi permis dans un monde pré-covid. Si le leitmotiv de la rue n’a rien d’inédit dans la mode, il fait sens de manière polysémique et réflexive dans ce contexte ou nos minutes dans les rues sont comptés.

De fait , le confinement parisien se concluait à peine que les rues étaient à nouveau occupées reprenant une valeur politique. Jacquemus, Olivier Rousteing et les plus chics acteurs de la mode se donnaient rendez-vous hors des podiums pour la marche anti-raciste organisée par Assa Traoré.

Le fétichisme de la rue 

 

À la fois synonyme d’un style vestimentaire « authentique » non industrialisé – dit « streetstyle », mais aussi arène ou s’expose les symboles marchands de la modernité : la rue est une hétérotopie dans la mode post-confinement – soit un non-lieu. En l’espace de trois mois, les clichés des rues vide des grandes capitales occidentales ont fait le tour des réseaux sociaux, évoquant la perte d’un espace lieu d’inspiration intangible dans les discours de mode.

 

De fait, le confinement parisien se concluait à peine que les rues étaient à nouveau occupées reprenant une valeur politique. Jacquemus, Olivier Rousteing et les plus chics acteurs de la mode se donnaient rendez-vous hors des podiums pour la marche anti-raciste organisée par Assa Traoré. Évidement les articles quant à la teneur de cet engagement n’ont pas tardé à faire jour. Mais ce que montre cet exemple est l’essentiel force de la rue comme espace de lutte et de manifestation – au point ou ce mythe est un motif investit par le monde de la mode.

 

Seuil des institutions politiques, la rue est à la fois l’espace ou s’expose la modernité (les grands magasins, les passants aux vêtements griffés allant travailler) et l’espace où la dite modernité est remise en question. (manifestations contre l’Etat et les politiques capitalistes et anti-sociales).

 

Si la rue est un espace conflictuel essentiel à la démocratie, elle est aussi l’agent subversif alimentant l’innovation dans la mode. Soit un moteur de la nouveauté au plus grand damne des anti-capitalistes ayant été transformé en inspiration marketing – des Beatnik aux Punk. Marginaux, ayant fait de la rue leur royaume, les rouages de la mode les ont redistribué à la rue par le voix des grands magasins. 

 

À force d’être recyclé depuis les années 1950, le « style de rue » présentant des vêtements comme outils de communication disruptive, n’est plus une force de distinction mais d’homogénéisation. Si le « street-style » composerais selon l’anthropologue Ted Polhemus un vaste « supermarché  des style » tandis que Hill notait « une richesse d’une hétérogénéité vestimentaires remarquable symbolisant une époque de l’individualisme expressif », la rue passé sur les podium, les cintres des grands magasins, fait des  pièces « authentiques » vendues dans les avenues de fripes les force du conformisme. 

 

Spectacle des manifestation, simulation de l’authenticité : que reste t-il de ces rues semblables a celle en papier mâché qui décorait le podium Chanel printemps-été 2015 ? 

Avec plus de 84 collections, les réponses stylistiques sont donc des plus hétéroclites, permettant d’offrir un vaste répertoire démontrant que plus que jamais les identités ont besoin de fluidité.

La mélancolie de la rue 

 

« Sweatpants forever : What happens now that no one has a reason to dress up? » questionnait le New York Times dans un article en août dernier revenant sur la montée des vêtements d’intérieur alors que l’absence de raisons de s’habiller pour sortir rend le suivi des modes obsolète. 

 

Zoom, jogging, et Tik-tok : ces signifiants caractérisent une nouvelle air ou l’espace urbain ne remplit plus la fonction d’espace public. Désormais c’est l’espace virtuel interactif, animé d’ échanges d’internautes aux identités plurielles qui devient une arène de débat. De fait aucunes marques ne se défilent dans ce jeu lucratif. Pour autant la mode a -t-elle perdu toute raison d’être ?

 

Ce nouveau monde, aux fenêtres ouvertes sur des rues vides -et aux fenêtres d’ordinateurs ouvertes sur Zoom, est largement évoqué et détourné dans l’architecture des défilés. La présence des invités aux premiers rang est signifiée par des écrans chez Balmain ou Miu-miu tandis que les outils techniques numériques tels que les écrans verts et les perches de caméra envahissent les sets de Louis Vuitton et Prada. Dans l’univers Covid ou la vie physique est réduite à l’espace domestique privé, le vêtement d’intérieur porté dans les confins de l’intime est un motif déjoué par les créateurs – que ce soit dans les manteaux peignoirs chez Dior, Chloé, ou encore dans le retour de la lingerie chez Rokh, Koché, ou les brassières Chanel portées comme vêtements d’extérieur. 

 

Ainsi se dessine un axe de discours ou la mode imaginée dans le cadre de la pandémie, examine les contraintes du contexte et les déjoue en les convertissant en objet de mode réflexif.

 

 L’articulation « rues désertes – technologies de la communication à distance, et tenues dédiées aux espaces privés » devient le point de départ d’une mode devant répondre à divers bouleversements – soit garantir des vêtements suffisamment ambivalents pour des individus dont l’identité dans l’espace public est en court de mutation. 

 

Avec plus de 84 collections, les réponses stylistiques sont donc des plus hétéroclites, permettant d’offrir un vaste répertoire démontrant que plus que jamais les identités ont besoin de fluidité.

 

« Le gender fluid, c’est d’autant plus important aujourd’hui, quand on voit comment le vêtement peut être au centre des débats sur ce qu’un homme ou une femme doit porter », estime Nicolas Ghesquière qui questionnait pour Vuitton les possibilités contemporaines de constructions des genres.

 

Couvres-feu, magasins fermés, et vitrines éteintes pèse sur une rue dans laquelle notre temps est compté. Ainsi les collections offrent des réponses entre extravagance – plume chez Patou, robe du soir chez Ottolinger et minimalisme (Max Mara). Si certaines tendances se dégagent, elle ne sont pas tant dans les styles que dans des mode opératoire – (up-cycling de Balenciaga à Kevin Germanier) offrant des réponses variés pour à nouveau occuper la rue. L’environnement, la construction des genre ou encore l’inclusivité reste de sujets centraux qui trouvent finalement une réponse de part le multiplicité des styles, leurs syncrétisme permettant des appropriation multiples des vêtement. 

 

À l’ère de la modernité réflexive privée de rue, la mode se doit de produire des collections vestimentaires nous permettant d’affronter collectivement les ambivalences de ce monde où nos modes de travails, de vie et de rêve sont en reconfiguration.

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